Il y a une semaine, nous vous communiquions les conclusions de l’étude réalisée par l’AMF sur les trimestriels du 3ème trimestre 2007, premier exercice du genre en application de la directive transparence. On découvrait alors qu’une petite poignée de sociétés cotées françaises particulièrement vertueuses publiaient de vrais comptes trimestriels ce qui, rappelons-le, n’est pas obligatoire en Europe, la directive Transparence n’en demandant pas tant !
Du coup, nous nous sommes demandé pourquoi quelques-uns se livraient à l’exercice tandis que la majorité des autres préféraient s’en tenir aux seules informations imposées par la réglementation. Ce qui amène une autre question : faut-il rendre ces comptes obligatoires ou doit-on laisser à chaque société le choix ?
Une chose est sûre, l’opinion majoritaire en France semble pour l’instant opposée au fait que les trimestriels deviennent obligatoires. C’est en tout cas ce qui ressort d’un colloque organisé le 9 avril dernier par l’Académie des sciences et techniques comptables et financières pour dresser le bilan de la première année d’application de la directive Transparence.
Voyons donc ce qu’en pense chaque catégorie de professionnels, à travers les interventions lors de ce colloque.
Les analystes : On les imaginait demandeurs de toujours plus d’information. Erreur. Pour Jean-Noël Vieille, membre de la Société française des analystes financiers, une entreprise ne peut être jugée sur des résultats par nature saisonniers. Imposer des comptes complets trimestriels ne présente par conséquent aucun intérêt. Ce qui intéresse les analystes chaque trimestre, c’est que les entreprises communiquent sur leurs activités et leurs perspectives, l’évolution de leur carnet de commande, les zones de risques, l’impact monétaire etc. Des comptes complets obligatoires multiplieraient les réunions avec les entreprises, imposeraient un exercice d’examen comptable supplémentaire et, au final, éloigneraient les analystes de leur métier, à savoir « diagnostiquer l’entreprise, comprendre ses performances financières, retraiter les comptes, donner un scénario prospectif, « une histoire », et évaluer l’entreprise ».
Mais, songera-t-on, cela pourrait alors intéresser les petits porteurs ? Un rendez-vous trimestriel pour savoir exactement comment se porte l’entreprise les aiderait dans le suivi de l’entreprise et la gestion de leur portefeuille. Pas davantage, à en croire Colette Neuville. Pour celle-ci le problème fondamental est celui de la lisibilité et de la qualité des informations. C’est là qu’il faut faire porter tous les efforts et non pas sur un accroissement de la quantité d’information délivrée. Accroître la fréquence de l’information, c’est encourager la dictature du court-terme au détriment d’un engagement sur la durée.
Et les émetteurs ? Cela dépend. Dans leur grande majorité, ils y sont opposés. Les défenseurs de l’exercice sont rares mais ils existent. C’est le cas de Olivier Poupart-Lafarge, directeur général de Bouygues qui, lors du colloque, a déclaré : « Outre les inconvénients pratiques, la principale objection est que le résultat trimestriel n'est pas significatif et que la réaction des marchés à cet indicateur est excessive. Je ne partage pas ce point de vue. Après 6 ans de publication de comptes trimestriels, je constate que le marché a compris que les phénomènes saisonniers pouvaient influencer significativement un résultat trimestriel. Comme l'écrit le Président Lepetit "la volatilité des marchés s'entretient de l'incertitude des résultats. Une périodicité trimestrielle réduit l'intervalle de temps entre prévision et réalité" ».
Restent les professionnels comptables. Là encore, les avis sont partagés. Certains estiment l’exercice absurde au regard du rythme de la vie d’une entreprise. D’autres y sont résolument favorables. « Je suis allé récemment aux Etats-Unis rencontrer le vice-président de General Electric, notamment pour me faire une idée de la manière dont sont perçus les trimestriels aux Etats-Unis. Celui-ci m'a expliqué qu'il ne rencontrait aucune difficulté à produire des comptes trimestriels complets, malgré la taille de son groupe qui compte quelques 6000 sociétés consolidées. Cela montre que l'exercice est tout à fait réalisable, contrairement à ce qu'on pense en Europe, ce n'est qu'une question d'organisation et d'habitude. D’ailleurs, j’ai moi-même été, il y a plusieurs années, responsable du reporting pour une filiale française d’un groupe américain, la tâche était dure mais à mon sens indispensable pour bien gérer et réagir rapidement » raconte William Nahum, commissaire aux comptes, membre du board de l’IFAC et président de l’Académie des sciences et techniques comptables et financières. Quand on l’interroge sur les risques de volatilité, il répond : « Aux Etats-Unis, les dirigeants de société estiment que le fait de sortir des comptes trimestriels limite au contraire la volatilité car cela permet au marché de s'appuyer sur des informations fiables et régulières au lieu de simples rumeurs. Par ailleurs, les trimestriels ont également le mérite de "casser" le cénacle étroit unissant analystes et émetteurs et de diffuser largement l'information au marché ».
L’Europe a renoncé à imposer les comptes trimestriels, la France n’en veut pas. Mais n’oublions pas que les impératifs de transparence ne cessent de croître en particulier sur fond de crise financière. Par ailleurs, les régulateurs boursiers mondiaux travaillent activement à l’harmonisation des réglementations financières, ce qui supposera à un moment donné de choisir entre la position américaine et la position européenne. Le débat est donc loin d’être clos !
« Pourquoi je suis contre les comptes trimestriels obligatoires »
Trois questions à François de Saint-Pierre, Associé Gérant Lazard Frères Gestion
Certains estiment que les trimestriels ont pour effet d’accroître la volatilité, d’autres au contraire y voient précisément un remède à la volatilité. Dans quel camp vous situez-vous ?
Pour quelles raisons êtes-vous opposé aux comptes trimestriels obligatoires ?
Parce que cet exercice me paraît totalement déconnecté de la réalité de l’entreprise. Les investissements opérés par une société ne sont pas à échéance trimestrielle, pas plus que les embauches, les décisions stratégiques, les acquisitions, cessions….Bref, rien de ce qui se passe dans une entreprise ne correspond à une échéance trimestrielle. Que les entreprises en interne développent des outils de gestion mensuels, hebdomadaires, voire quotidiens c’est très bien. De là à les communiquer au marché, c’est comme si le pilote d’un avion de ligne communiquait à ses passagers toutes les cinq minutes la variation des différents instruments de bord, cela n’intéresserait personne et ne renseignerait ni sur le temps de vol ni sur la destination qui sont les seules informations vraiment pertinentes.
Dans ce cas, vous remettez en cause non seulement les comptes complets trimestriels mais les publications de chiffres d’affaires trimestriels ?
Pas du tout. Cette publication est utile, elle donne déjà lieu à de nombreuses discussions sur les effets de change, l’impact du lancement d’un nouveau produit, l’évolution du marché, les éléments de conjoncture….Et cela permet d’avoir des indications sur les résultats semestriels et annuels. Ce qui me paraît largement suffisant. Les comptes importants, ce sont les semestriels et les comptes annuels. Gardons-nous d’aller plus loin et laissons les analystes faire leur travail.
À ma connaissance, il n’existe pas d’étude convaincante qui ait été menée sur ce sujet. J’entends par convaincante une étude qui concernerait plusieurs entreprises appartenant à un même métier ou à un même secteur, en France et aux Etats-Unis, entreprises qui seraient soumises à une analyse très fine sur une longue période pour mesurer la volatilité des cours et déterminer la corrélation éventuelle entre cette volatilité et la publication – ou non – de comptes trimestriels. Faute de disposer d’une telle analyse il me semble difficile de se prononcer dans un sens ou dans un autre.
Synthèse rédigée et propos recueillis par Andréa Bonhoure

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