Décision politique ou simple loi des séries ? Toujours est-il que les sanctions pleuvent actuellement sur les manquements d’initiés. En l’espace de quelques semaines, trois affaires significatives ont été examinées par la commission des sanctions de l’AMF.
La dernière en date a été publiée le 17 mai. C’est un administrateur de société qui en fait les frais : 3,5 millions d’euros d’amende. Les faits remontent à 2009. A l’époque, la société C, cotée sur le compartiment B d’Euronext, cherche un actionnaire de référence pour accompagner sa croissance. Elle entame des pourparlers avec une société d’investissement, laquelle fait une offre d’achat amicale au printemps suivant. Dans le même temps, une contre-offre est proposée par une société industrielle. C’est finalement cette dernière opération qui sera réalisée dans le courant de l’été 2010. Au moment où les offres sont encore en discussion, l’AMF constate des mouvements d’une ampleur inhabituelle sur le titre ainsi qu’une hausse significative du cours. Une enquête est déclenchée, laquelle révèle que l’un des administrateurs, M. T, aurait commis deux manquements d’initiés successifs.
L’obligation d’abstention absolue de l’administrateur
L’offre du fonds, présentée dans le détail aux administrateurs le 2 mars est rendue publique le 30 du même mois. Or, entre le 2 et le 30 mars, les enquêteurs découvrent que Mr T a acheté 11 532 actions de la société C qu’il a revendues entre le 1er et le 16 avril moyennant une plus-value de 118 935 euros. Pour l’AMF, l’information dont disposait M. T à l’issue du conseil du 2 mars et jusqu’au 30 mars réunissait les 3 caractéristiques d’une information privilégiée : précise, susceptible d’avoir un impact sur le cours (le prix proposé correspondait à une prime de 30% sur la moyenne des cours sur 3 mois), non publique. En réalité, l’offre du fonds ne verra jamais le jour car le 7 mai une autre offre, plus intéressante, est proposée par une société industrielle. Celle-ci est examinée en conseil d’administration le 12 mai. Et c’est précisément entre le 12 et le 14 mai que l’administrateur concerné se porte acquéreur de…20 000 actions de la société C, qu’il cèdera le 20 mai, empochant au passage une plus value de 808 233 euros. Par deux fois, la décision de la commission des sanctions souligne : « tenu à une obligation absolue d’abstention, M. T, initié primaire, n’a, à l’évidence, justifié d’aucune circonstance impérieuse susceptible de l’exonérer de sa responsabilité ». Il est vrai que les explications de l’intéressé – telles que rapportées dans la décision – n’apparaissent guère étayées. A propos du premier manquement, il répond qu’il a pris sa décision d’investissement au vu des articles de presse, dans le but de diminuer le coût d’acquisitions antérieures. Quant à la deuxième opération, l’intéressé nie avoir détenu des informations privilégiées, il n’aurait fait qu’anticiper la probabilité d’une contre-offre. L’enquête a néanmoins révélé qu’il avait participé par téléphone au conseil du 12 mai et sa banque a confirmé les passages d’ordres.
Au final, la note est salée. Non seulement la commission ordonne la publication nominative de la décision, mais elle inflige à l’administrateur jugé indélicat une amende de 3,5 millions d’euros, ce qui correspond à plus de trois fois le montant estimé du bénéfice tiré du manquement, à savoir 927 168 euros. Cette sévérité s’explique pour deux raisons. D’abord la commission des sanctions est particulièrement dure à l’égard des initiés dits primaires, c’est-à-dire des membres de la société concernée par l’information privilégiée. Ensuite, le coefficient multiplicateur a un objectif dissuasif : il s’agit d’alourdir le calcul risque/bénéfice d’un manquement d’initié et de décourager les tentations.
Une sanction possible de 10 millions à venir ?
Cette affaire s’inscrit dans le prolongement de deux autres dossiers significatifs examinés ces dernières semaines. Le premier concerne un manquement d’initié sur les titres Geodis. En séance, le représentant du collège a réclamé une sanction de 10 millions d’euros. Si elle venait à être prononcée, ce serait la peine la plus lourde jamais infligée par le gendarme boursier. Une première décision a été prononcée sur un volet annexe de l’affaire, le 15 avril. La deuxième est en attente, la commission ayant réclamé des investigations complémentaires avant de se prononcer. Par ailleurs, une décision « Transgène » du 16 avril a sanctionné à hauteur de 200 000 euros l’auteur d’une recommandation émise sur la base d’une information privilégiée. Ici, c’est moins le montant de l’amende qui interpelle que le raisonnement suivi par la commission. Bien qu’identifiés lors de l’enquête, les bénéficiaires de l’information privilégiée – deux amis suisses du mis en cause – n’ont pas été renvoyés devant la commission des sanctions, sans que l’on sache très bien pourquoi. Toujours est-il que l’auteur de la recommandation a été le seul à être sanctionné. Certains spécialistes en déduisent que désormais une simple recommandation peut être punie au titre du manquement d’initié, indépendamment du point de savoir si elle a été suivie ou pas.
Andréa Bonhoure
A lire aussi sur le site de l’AMF, la recommandation 2013-08 sur l’information financière pro forma, mise en ligne le 17 mai dernier. Elle est téléchargeable ici en format PDF.



